OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Peurs sur le web http://owni.fr/2011/11/29/peur-sur-le-web-pedophilie-action-innocence/ http://owni.fr/2011/11/29/peur-sur-le-web-pedophilie-action-innocence/#comments Tue, 29 Nov 2011 08:00:52 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=53466 En 2011, 22 000 enfants ont assisté aux interventions d’Actions Innocence, devenu un acteur incontournable de l’éducation aux “dangers du Net” depuis son implantation en France en 2003. L’ONG, d’origine suisse, est signataire d’une convention de coopération avec le ministère de l’Éducation nationale depuis 2005, malgré les controverses qui l’entourent. Des campagnes que certaines voix critiques estiment anxiogènes.

Historiquement, Action Innocence se focalisait sur un danger, les cyberpédophiles. Une initiative de Valérie Wertheimer, épouse de Gérard Wertheimer, le co-propriétaire de Chanel, une des plus grosses fortunes de France. “Le déclic survient en 1994 alors que Valérie Wertheimer se rend en Thaïlande avec des amis. Elle prend pleinement conscience de l’horreur du tourisme sexuel et décide d’agir”, apprend-on dans un portrait. Ce paramètre émotionnel fait partie de l’ADN d’Action Innocence et explique ses choix en matière de communication. L’organisation se fait ainsi remarquer par des campagnes fortes. Aujourd’hui encore, son nom est indissociable de sa campagne mettant en scène “le masque” du cyberpédophile.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Et tant pis si le discours est à côté des chiffres : il y a infiniment plus de chance que l’adulte qui abuse d’un enfant soit le tonton ou le voisin de palier. Emmanuelle Erny-Newton, psychologue, spécialiste de l’éducation au numérique, rappelait ainsi :

Dans son rapport Techno-Panic & 21st Century Education: Make Sure Internet Safety Messaging Does Not Undermine Education for the Future, Nancy Willard, du Center for Safe and Responsible Internet Use, note qu’une grande partie du discours sécuritaire sur Internet est de la désinformation : on y présente le Web comme un lieu où les jeunes sont à haut risque de prédation sexuelle, alors que la recherche et les statistiques d’arrestations témoignent du contraire. [...]

Dans les cas débouchant sur des poursuites, les individus accusés de leurre d’enfants sur Internet étaient le plus souvent des hommes de 18 à 34 ans. Les données montrent également que les prédateurs sexuels mentent rarement sur leur âge ou leurs motifs, lorsqu’ils prennent contact avec un jeune en ligne. Leur tactique n’est pas la tromperie mais la séduction : ils manifestent beaucoup d’attention, d’affection et de gentillesse envers les jeunes, les amenant à croire qu’ils sont réellement amoureux. La plupart des jeunes qui acceptent alors une rencontre en personne le font en sachant qu’ils vont s’engager dans une relation sexuelle – relation sexuelle qui sera d’ailleurs répétée dans 73% des cas. Très peu de cas (5%) sont de nature violente, selon le Crimes Against Children Research Center.

Action Innocence assume ce parti-pris, comme l’a expliqué à OWNI Elizabeth Sahel, la présidente de l’antenne française :

“Le masque” date de 2006, nous avons été en 1999 une des premières associations à pointer du doigt les dérives d’Internet, tout ce qui préparait en matière de pédocriminalité, nous étions assez avant-gardistes en montrant les risques de mauvaise rencontre. Les cyberprédateurs existent aussi. Notre travail n’est pas de lutter contre la pédophilie, nous sommes une association de prévention pour l’enfance. Quand nous nous sommes demandés où nous allions intervenir en priorité, nous nous sommes dits qu’il y avait une porte ouverte. À travers cette communication, il n’a jamais été question de dire que le pédophile est plus sur Internet. Heureusement, d’autres personnes prennent en charge cette lutte, dont la cyberpédophilie, comme les gendarmes.

L’échange fut l’occasion de lui faire découvrir le pedobear, ce mème destiné à moquer le cliché du cyberprédateur. La position est assumée, quitte à se montrer contradictoire :

Nous avons des retours terrains, les élèves ont compris les risques de mauvaises rencontres, ils ne donnent plus leur numéro de téléphone, on s’en réjouit. Quant à dire que c’est grâce à nous, je ne sais pas. [...] Sur les 22 000 enfants que nous avons vus cette année, aucun ne nous a dit “on a peur du pédophile sur Internet”, personne ne nous parle de cette campagne comme de quelque chose de dramatisant, les usages n’ont pas été influencés par cette campagne. C’est une prudence qui est transmise par leurs parents et par les enfants.”

La jeune femme, qui souligne que leur équipe “a baigné dans Internet”, fait remarquer que leurs modules de formation ont évolué :

Aujourd’hui, il y a un autre risque, lié aux relations entre pairs, nous sommes davantage sur une aide sur les relations entre camarades, et une remise en question des actes. Il y a une infinie possibilité de bonnes pratiques comme de mauvaises pratiques, notre objectif est de préserver les jeunes de ces risques possibles.

“Net-rumeur, vie privée et droit à l’image, réseaux sociaux, diffamations, cyber-intimidation, incitations dangereuses, téléchargement illégal”, etc. sont ainsi aussi abordés. Glissement de culpabilité aussi : l’objectif initial était de “Préserver la dignité et l’intégrité des enfants sur Internet” (sous-entendu des adultes), il s’agit aussi de prévenir des agissements des jeunes envers d’autres jeunes mais aussi envers les adultes, par exemple les professeurs… ou les ayants-droit.

“Pour pointer du doigt la réalité, il y a les études”

Sur ce champs élargie, la pédagogie du faits divers et de l’émotion est encore de mise. Une étude [pdf] produite par une de leurs psychologues, Martine Courvoisier, pointe l’absence de travaux démontrant l’impact à long terme des images pornographiques sur les enfants. Pourtant, la pornographie n’a pas spécialement bonne presse à Action Innocence, comme en témoigne ce visuel, intitulé “Amour et pornographie n’ont rien à voir !”. Il montre une fille, cet être romantique et désincarnée, claquant son petit ami, cette bite sur patte, qui essaye de la peloter, après avoir regardé du porno sur Internet pour “assurer”. Elizabeth Sahel répond :

Pour pointer du doigt la réalité, il y a les études. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas prouvé l’impact direct entre un risque et sa conséquence qu’on n’a pas intérêt à prévenir ces éventuelles conséquences. Là je vous parle en tant que maman, c’est comme si je vous dis le téléphone sur un enfant aucune étude n’a prouvé que c’était nocif, qu’il n’y a pas par ailleurs une conscience protectrice qui consiste à équiper son enfant en téléphone le plus tard possible, c’est deux choses différentes. Dans l’un c’est l’intuition, dans l’autre c’est juste une remise en question de la diabolisation d’un phénomène sur les enfants.

Elle nous a assuré que le porno n’était pas diabolisé lors de leurs interventions :

Nous ne sommes pas là avec nos pancartes “non à la pornographie”, nous n’avons pas de jugement à donner. Nous indiquons cette nuance entre la réalité et la pornographie, ce n’est pas que ça les relations humaines. On leur dit ce qu’est la pornographie, il y a des tas de confusions possibles. Une image pornographique est négative si elle va créer chez vous une émotion, si elle vous choque, parlez-en dans ce cas-là à vos parents, ce n’est pas grave, on est vraiment dans ce discours pour protéger le jeune, qu’il ne sente ni coupable, ni choqué, qu’il garde éventuellement ça pour lui, c’est bon aussi pour les images violentes.

À voir le succès des formations, elles répondent aussi à une attente. Les retours que nous avons eus, en particulier de personnels pédagogiques de l’éducation, sont mi-figue, mi-raisin. Certains les trouvent pertinentes et équilibrés, d’autres les jugent anxiogènes et n’offrant pas une vision constructive d’Internet.

“Ceux qui les critiquent ne connaissant pas nos modules, répond Elizabeth Sahel. C’est qui ? Des blogueurs ?” Nous lui expliquons alors qu’il s’agit de personnels pédagogiques qui ont assisté aux formations récentes :

On ne peut pas plaire à tout le monde, j’entends ces critiques. Il y a deux façons de faire, de la prévention jusqu’à l’éducation au numérique, nous sommes au milieu. Pour avoir une attitude responsable et citoyenne des nouvelles technologies, il faut aussi connaître les dangers et les risques. Pour moi, nous sommes vraiment dans une démarche extrêmement positive.

L’association de Mme Chanel

On reproche à Action Innocence de verser dans le cliché, elle renvoie la balle, lassée d’être réduite à l’association de l’épouse du co-propriétaire de Chanel, tailleur pied-de-poule, réseaux et locaux dans le XVIème. D’emblée, lorsque l’entretien part sur cette question, Elizabeth Sahel se braque :

- Valérie Wertheimer est la figure-clé de l’association, elle a mis ses moyens financiers et son réseau au service de la cause, comment concrètement ce réseau vous bénéficie-t-il ?

- C’est une question sensible. Je ne répondrai pas à la partie concernant Valérie Wertheimer.

-Je dois voir avec qui alors ?

-Personne. Soit on parle du projet de l’association… Vous enregistrez ? On peut décider quand commence l’interview car là je vous parle de choses qu’à mon sens je n’ai pas à vous préciser.

- Sur les moyens financiers…

- Ça non plus, je ne vois pas… ils évoluent, on mène des conférences le soir avec des parents, des mécènes, des partenariats.

Le seul coup de pouce de Valérie Wertheimer, nous explique-t-elle, c’est le gala annuel de charité. Un coup de pouce maousse à 300 000 euros en 2010 [pdf], sachant que l’association a six salariés. On n’en saura pas plus sur les budget. Pour montrer que l’association ne roule pas sur l’or, Elizabeth Sahel souligne qu’ils viennent d’embaucher un responsable partenariat, lesquels complètent les sommes rapportées par les interventions. Celles dans les établissements scolaires [pdf] sont gratuites et durent d’une heure à deux heures, en revanche, celles pour les parents sont à 200 euros, pour 2 h 30. “Des associations de parents d’élèves organisent la rencontre, en général après une session auprès des élèves”, détaille Elizabeth Sahel. Celle pour les professionnels de l’enfance sont sur devis. Dans chaque cas, transport et hébergement le cas échéant sont à la charge des organisateurs. Comme l’association est partenaire du ministère, il est possible de se faire rembourser une partie des frais.

Enfin, Action Innocence élargit tellement sa palette d’action qu’elle propose aussi d’intervenir… en entreprise [pdf] :

La  sécurité des systèmes d’information est un enjeu majeur pour les  entreprises qui peuvent faire l’objet de cyber attaques plus ou moins  graves. En parlant de la protection des enfants sur Internet, Action  Innocence permet à certaines entreprises d’aborder la sécurité  informatique d’un point de vue plus global.

Pour 500 euros l’heure et demi, les bénéficiaires de la formation sauront ainsi “Les véritables activités des enfants sur Internet, Le cyber pédophile et ses techniques d’approche”, etc. toute chose fort utile pour une entreprise soucieuse de sa sécurité informatique et pour rentabiliser des Powerpoints.

Interrogée sur le fait de savoir s’il est normal qu’une association soit subventionnée pour effectuer ce qui relève du socle commun des compétences que l’école doit transmettre à tout élève à la fin de la scolarité obligatoire, Elizabeth Sahel nous a répondu avec franchise :

Oui tout à fait, c’est juste.

Sur ce point, Thomas Rohmer, co-fondateur de Calysto, une société qui s’est taillée sa part sur ce qui est bien un marché, avait été moins direct :

Est-ce que l’école peut tout assurer alors qu’il y a des restrictions budgétaires ?


Illustrations par Marion Boucharlat pour OWNI

Image de Une Marie Crochemore pour OWNI

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Les liaisons numériques dangereuses http://owni.fr/2010/11/29/les-liaisons-numeriques-dangereuses/ http://owni.fr/2010/11/29/les-liaisons-numeriques-dangereuses/#comments Mon, 29 Nov 2010 07:30:18 +0000 Serge Soudoplatoff http://owni.fr/?p=37399

Lorsque je suis sollicité pour faire des conférences sur les ruptures induites par Internet, il arrive que l’on me demande de parler des dangers de l’Internet.

Cela avait commencé il y a quelques années, lorsque j’avais été demandé sur ce sujet dans une émission de télévision semble-t-il connue, animée par Delarue, « Ça se discute ». J’avais alors répondu que ce sujet n’était pas très intéressant en tant que tel, et que, paraphrasant mon ami André-Yves Portnoff, le seul grand danger de l’Internet est de ne pas y aller.

Cette émission fut d’ailleurs bizarre : une collection hétéroclite de « drames » humains. Une femme qui montrait ses seins devant une webcam; une mère dont l’enfant passait 17 heures par jour à jouer en réseau ; une enseignante qui quintuplait son salaire en se prostituant luxueusement (le lien avec l’émission ? Elle trouvait ses clients grâce à Internet…) ; une femme qui avait découvert l’âme sœur sur Meetic, et qui au bout de trois mois d’échanges d’emails passionnés, passe enfin deux heures folles à partager physiquement, les yeux bandés, avec son amant virtuel devenu réel pour découvrir au bout de ces deux heures que c’était une autre femme… Bref, la vie telle qu’elle existe depuis longtemps. J’avais d’ailleurs rappelé que, par exemple, les emails amoureux n’étaient que de pales copies des échanges entre George Sand et Alfred de Musset, ce qui avait engendré dans les yeux de Delarue un moment de découragement (« eh bien, elle est intellectuelle cette émission ! », s’était-il exclamé…).

Internet est neutre

Il faut rappeler un fondamental : Internet est un média neutre. Dans sa construction même, il avait été décidé de ne mettre aucune intelligence dans le réseau, et de reporter cette intelligence aux extrémités. La pensée originale, à savoir le peer-to-peer, avait imposé un schéma dans lequel le réseau routait avec égalité tous les paquets et ne s’intéressait pas à leurs contenus. Cette fameuse « neutralité du Net », qui fait débat actuellement, était l’antithèse des réseaux des opérateurs de télécommunication, qui encore aujourd’hui implémentent le concept de classe de service, c’est-à-dire de priorité des communications les unes par rapport aux autres. La qualité totale sur laquelle sont bâtis les réseaux de télécommunication classiques impose effectivement une logique de rareté, à savoir que la ligne est ouverte et réservée même si rien ne passe dessus, logique de rareté qui impose de faire des priorités. Internet, à l’inverse, est basé sur le principe d’abondance, et donc de partage égalitaire.

Donc, Internet transporte indifféremment ce qu’on lui injecte. La beauté passera dans le réseau sans aucune priorité sur la laideur. L’intelligence et la bêtise y sont  transportées de manière équivalente. Où se fait alors le filtre ? Aux extrémités. Ceci est vrai pour la technologie, mais aussi pour l’usage. C’est à l’utilisateur de faire la différence entre le bien et le mal. Celui qui s’intéresse au conflit du Golfe par exemple n’a aucun problème à ouvrir à la fois CNN, Al Jazeera, et un forum de discussion, et à se faire sa propre idée.

Une conséquence directe est cette proposition qu’Internet rend évidente : beaucoup de vérités sont contextuelles.

Une autre conséquence est rassurante : le réseau contient aussi l’antidote. Lors de l’émission de Delarue, le vrai drame était une femme dont la fille s’était pendue après avoir surfé sur des sites gothiques. J’ai respecté en direct ce cas, mais j’ai eu une discussion à la suite avec la mère, qui au début en voulait à Internet, pour à la fin me dire qu’elle s’en était sortie en fondant une association de parents, et qu’elle avait créé des liens avec d’autres associations dans le monde, grâce, bien sûr, à Internet.

Alors, quels sont les dangers de l’Internet ? J’en vois trois principaux.

Le premier est effectivement de ne pas y aller, d’ignorer le phénomène. De faire comme si Internet était une simple technologie, qui ne remet pas en cause certains fondamentaux. De ne se contenter que de l’email par exemple.

Le deuxième est de s’y opposer. Déclarer que Wikipedia est de mauvaise qualité, comme une de mes étudiantes me l’avait affirmé (cf. ma réponse ici). Déclarer que « dans Internet, il n’y a que des emmerdeurs », comme me l’avait dit en 2006 un directeur marketing d’une entreprise du CAC40. Sans parler des lois sur le filtrage qui ne sont pas seulement l’apanage de la France, même si nous sommes, pour une fois, plutôt en pointe sur ce sujet, hélas.

Le troisième est de ne pas se transformer. Pour aborder Internet et en tirer le meilleur, il déjà faut se former. Les élèves des écoles devraient être formés, non pas aux dangers de l’Internet, mais à son mode d’emploi. Les salariés des entreprises devraient tous avoir des cycles de formation au numérique, à l’instar de ce que fait Lippi. Puis il faut se changer, au niveau individuel mais aussi au niveau collectif. Les entreprises et les administrations doivent se mettre en mode 2.0, et tant pis si ce concept est flou, au moins il force à réfléchir. Internet s’est construit sur la base de consensus grossier, sans planification. Le résultat est deux milliards d’individus interconnectés en moins de vingt ans.

À part ces trois dangers, je ne vois pas d’autre réelle menace différente de ce que la vie nous réserve, lorsqu’elle est cruelle et brutale. Simplement, Internet est un extraordinaire amplificateur des sentiments humains, bons ou mauvais, et c’est cela qu’il faut, avant tout, retenir.

Internet, parce qu’il met en commun une intelligence qui se situe aux extrémités, est le contraire du pouvoir central qui « pense » à la place des autres. Internet, quelque part, favorise plus une éthique que la morale.

Ce n’est pas l’attitude la plus facile. Mais, pour paraphraser un moment important du film Himalaya, l’enfance d’un chef : « Lorsque deux chemins se présentent à toi, choisis toujours le plus difficile. » C’est sur ces chemins que l’on apprend le plus.

Les chemins de l’Internet sont complexes, profitons-en.

Billet initialement publié sur La rupture Internet

Image CC Flickr AlmazUK

À lire aussi Nadine Morano et Internet: “le danger est à l’intérieur de votre maison” ; Non, elles n’ont pas rencontré leur agresseur sexuel sur Internet ; Internet et les jeunes : désole ça se passe plutôt bien

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Nadine Morano et Internet: “le danger est à l’intérieur de votre maison” http://owni.fr/2010/06/25/dangers-du-net-les-curieuses-videos-de-curiosphere-tv/ http://owni.fr/2010/06/25/dangers-du-net-les-curieuses-videos-de-curiosphere-tv/#comments Fri, 25 Jun 2010 16:20:39 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=20126

Certes, la prévention aux “dangers du web”, pour reprendre l’expression consacrée, est un sujet complexe. Mais est-ce une raison pour proposer aux jeunes un discours clichetonneux et anxiogène ?

Curiosphere.tv, la web-tv d’éducations aux médias de France 5, qui s’est récemment fait connaître pour une histoire de slip merdeux, propose toute une série de vidéos sur le thème. Elles sont réalisées par Action innocence, une ONG spécialisée dans la protection de l’enfance sur Internet, et qui contribue aux actions du gouvernement sur le sujet.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Nous avons droit ainsi à une interview de Nadine Morano, la Secrétaire d’État en charge de la famille. Nadine commence son pitch par l’habituelle dramatisation :

Aujourd’hui, le danger est à l’intérieur de votre maison, il est même à l’intérieur de la chambre de votre fils, puisque vous ne savez pas avec qui il est en contact sur son ordinateur.

Si Nadine avait bien potassé son dossier, elle saurait que l’inconnu sur Internet en est rarement un et que si il l’est, c’est encore plus rarement un gros pervers. Ce n’est pas une opinion inconsciente, mais la conclusion d’une étude récente menée par Fréquence écoles, une association d’éducation des jeunes aux médias :

“La grande majorité des jeunes n’utilise pas Internet pour élargir son réseau relationnel. On constate que la plupart des inconnus rencontrés sur le Net le restent. [...] Derrière chaque inconnu sur Internet ne se cache pas un/une pervers(e). L’inconnu est aussi celui qui répond à des questions sur un forum, qui laisse des commentaires sur un blog, qui devient un partenaire de jeu le temps d’une partie et qui s’en retourne sans que des liens se soient créés pour autant.”

Sans que l’intervieweuse ne moufte, Nadine sort ce chiffre effarant :

42% des parents ignorent que leurs enfants ont un blog.

Nan, sans blague Nadine, franchement, si tes parents étaient allés fouiner sous ton matelas pour chercher ton journal intime, ça t’aurait plu ? S’ils s’étaient immiscés dans la conversation avec tes amis ? Crois-tu qu’ils l’auraient fait d’ailleurs ?

Mère de trois enfants, Nadine souligne en connaissance de cause le décalage qui est fait entre l’usage que font les jeunes d’Internet et les connaissances des parents. C’était la minute de lucidité. On a aussi droit au couplet sur la lutte contre la pédopornographie, peu importe ses fins réelles. Pour conclure ce “point de vue”, la secrétaire d’État déballe une série de dangers tous plus effrayants les uns que les autres : “cyberdépendance”, “sites d’incitation au suicide”, “d’apologie de l’anorexie”. “Sur Internet, on peut trouver le bien (première occurrence d’un terme à connotation positive, nldr) comme le pire“. Tu as raison Nadine, d’ailleurs, je ferme l’onglet.

PS Nadine : tu peux arrêter de causer de “nouveaux moyens de technologie et de communication” ? Le ouèbe a plus d’un quart de siècle. Merci.

Dans cette autre vidéo, on a encore droit au cliché du vicelard qui cache son âge derrière son écran pour mieux attraper le jeune innocent IRL : “L’adolescent ne peut pas considérer que le rendez-vous qu’on va lui fixer va être avec quelqu’un d’autre qu’un adolescent. [...] On sait très bien qu’il y a des viols, de l’agression.” Certes, cela arrive parfois, c’est dramatique, nous ne disons pas le contraire. Mais il y a bien plus de chance pour que ce soit le voisin de palier ou le tonton qui soit le prédateur.

Les recherches sur le sujet montrent de façon consistante que les prédateurs sexuels prennent généralement leurs victimes dans leur cercle familial ou relationnel. C’est à l’évidence bien plus simple pour eux

notait Emmanuelle Erny-Newton, pédagogue spécialisée dans l’éducation aux médias. L’éventuel agresseur ressemble plutôt à ça :

Dans les cas débouchant sur des poursuites, les individus accusés de leurre d’enfants sur Internet étaient le plus souvent des hommes 18 à 34 ans. Les données montrent également que les prédateurs sexuels mentent rarement sur leur âge ou leurs motifs, lorsqu’ils prennent contact avec un jeune en ligne. Leur tactique n’est pas la tromperie mais la séduction.” Et de conclure : “La représentation inexacte des « cyber-prédateurs » n’est pas anodine : elle débouche hélas sur une réponse éducative inadaptée.

D’après une autre étude, publiée par l’Internet Safety Technological Task Force et le Berkman Center for Internet and Society de l’université d’Harvard, et relayée par InternetActu, la majeure partie des sollicitations sexuelles ne vient pas des messieurs turgescents en imperméable mais… de leurs petits camarades. Ainsi, les sollicitations sexuelles de mineurs à mineurs sont beaucoup plus fréquentes, mais demeurent elles aussi à ce jour insuffisamment étudiées.

Si on a coutume de dire qu’un mineur sur cinq fait l’objet d’avance sexuelles via l’Internet, 90 % de ces “avances” sont le fait de personnes du même âge.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Valérie Wertheimer, la présidente d’Action innocence, conclut par ainsi : “Votre ado, quel que soit son âge, ne doit pas se rendre seul à un rendez-vous.” Sans la moindre subordonnée pour préciser le contexte. On souhaite bien du courage aux parents pour faire appliquer cette recommandation.

PS : ce n’est pas l’actualité qui doit donner raison, comme vous l’affirmez, mais les chiffres.

Une autre, sur une note plus légère, sur les blogs. Françoise Laborde, journaliste et blogueuse bien connue, donne ses conseils pour en créer un. “Les adolescents sont très fascinés par les blogs (de moins en moins en fait, ndlr), et ils ont envie de mettre en ligne leur vie privée. Le problème c’est que c’est tout sauf un journal intime.” Oui, quoique, en faisant un blog à accès privé, on doit pouvoir s’en rapprocher. “En fait, c’est visité par des millions de gens“. Ouah, ça doit en faire de l’argent de poche en Google ads, ça. Bon plus sérieusement sa recommandation finale :

Surtout, mettez le moins d’informations personnelles possibles.

Pris tel quel, cela revient à dire : tu fais un blog mais sur un sujet qui ne t’intéresse pas, le tricot, la culture du navet en Autriche… Je est un autre.

PS : j’ai cherché ton blog Françoise, je ne l’ai pas trouvé. Tu l’as mis en accès privé ? Par contre, je suis tombée sur celui de ta soeur, elle a besoin de conseils, amha.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pour un discours plus subtil, on ira voir du côté de danah boyd, la sociologue américaine, qui pose la seule question valable peut-être au fond :

La question ne devrait pas être de savoir si l’internet est sûr ou pas sûr, mais de savoir si les enfants vont bien ou pas. Et nombre d’entre eux vont mal.

Nous avons contacté Curiosphere.tv pour en savoir un peu plus sur le partenariat avec Action innocence. Leur réponse nous a laissé pour le moins perplexe. “Curiosphere.tv conclut pas mal de partenariats, nous explique Jean-Marc Merriaux, directeur des actions éducatives de France Télévisions, en charge de Curiosphere.tv, nous trouvions leurs contenus intéressants, c’est une association bien renseignée, qui travaille depuis longtemps dans ce domaine, et cela permettait un échange de visibilité.” Vu comme ça… “On a récupéré les contenus, nous les avons validés, ça ne nous a pas semblé aberrant”, poursuit-il. Semblé. Mais vous ne trouvez pas que leur discours ne correspond pas à la réalité (exemples ci-dessus à l’appui) ?

Est-ce que c’est faux, est-ce que c’est pas faux, je n’ai pas envie de rentrer dans le débat. On n’est pas des spécialistes de ces contenus en eux-mêmes.

Jean-Marc Merriaux, quand on lui pointe les études, les chiffres, botte en touche : “cela montre un aspect des choses, c’est abordé au conditionnel.” Sauf que ce n’est pas présenté comme tel -c’est bien de l’indicatif voire des tournures impératives-, et que du coup, on ne voit Internet qu’à travers le bout de cette lorgnette angoissée et parfois déformante.

Histoire de se dédouaner, il précise : “Les vidéos ne s’adressent pas aux enfants, mais aux médiateurs.” Donc les médiateurs transmettront ce “discours” aux enfants. Super.

Action innocence devait nous contacter ce vendredi après-midi, nous attendons leur appel. Cet article sera mis à jour dès que possible.

À lire sur le même sujet : Il n’y a pas de solution imparable pour protéger les enfants sur l’internet
Image CC Flickr definatalie

OWNI mène un travail collaboratif pour élaborer une plaquette de prévention sur Internet, en lien avec les missions prévention et communication de Paris. Un blog et un wiki sont à votre disposition.

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Internet et les jeunes: désolé, ça se passe plutôt bien http://owni.fr/2010/04/24/internet-et-les-jeunes-desole-ca-se-passe-plutot-bien/ http://owni.fr/2010/04/24/internet-et-les-jeunes-desole-ca-se-passe-plutot-bien/#comments Sat, 24 Apr 2010 16:47:20 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=12730 Bonne nouvelle pour vos enfants : Internet est moins dangereux que la vie puisque seulement 82,5% des jeunes y ont fait une expérience “malheureuse”, contre 100% dans la vie réelle, de la souffrance à la naissance lorsque l’air pénètre les poumons en passant par les griffes aux genoux et autres garçons expurgeant leur trop-plein d’hormones d’une main aux fesses. C’est la conclusion d’une étude récente menée par Fréquence écoles, association d’éducation des jeunes aux médias, intitulée “Comprendre le comportement des enfants et adolescents sur Internet pour les protéger des dangers.”
Plus sérieusement -quoique…-, l’enquête en question, offre une vision dédramatisante sur le sujet, soulignant l’inadéquation entre la prévention et la réalité des risques.

Il faut dire que les auteurs, Barbara Fontar et Elodie Kredens, sont parties sans a priori quant à la définition du terme danger et sur la hiérarchie, une méthodologie appréciable en ces temps de lutte anti-Hadopi et de reportages racoleurs.

“Il est difficile d’appréhender [la notion de danger] sans être tenté de lui appliquer des principes normatifs. Si le danger est une situation dans laquelle un individu est menacé sur le plan physique, psychologique ou social, sa définition, sa perception et son expérimentation restent pour partie subjectives.”

“Afin de minimiser les biais et pour ne pas influencer les jeunes dans leurs réponses nous avons pris soin de ne jamais suggérer les dangers potentiels d’Internet. En entretien, nous avons fait en sorte que les jeunes initient eux mêmes la thématique des risques ou bien nous avons l’avons abordée sans pour autant orienter leurs visions des dangers. Cette précaution s’est traduite dans la phase qualitative par le choix d’une question ouverte.”

Au terme de leur enquête, il ressort que les jeunes n’ont globalement pas un comportement à risques sur le web. Loin de l’image de l’ado naïf errant sans but, facile proie du premier cyber-pervers venu, ils ont ainsi un usage extrêmement bordé du Net :

Chez les jeunes, les « aventuriers de la toile » sont plutôt rares comparés aux « voyageurs organisés ». Une majorité a d’ailleurs balisé ses sentiers en utilisant des moteurs de recherche, en allant toujours sur les mêmes sites et en créant des « favoris ». Certains ont même des rituels de navigation et surfent selon un ordre déterminé.

En outre, Internet est avant tout pour eux un outil de loisir et de socialisation avec leurs pairs. 9 sur 10 regardent des vidéos (films, clips) et écoutent de la musique, 8 sur 10 s’en servent pour jouer. Sur le podium de leur sites favoris, on retrouve Facebook, Youtube et MSN. Enfin, 3 sur 4 utilisent Internet pour discuter et rester en lien avec leur cercle de connaissances :

La grande majorité des jeunes n’utilise pas Internet pour élargir son réseau relationnel. On constate que la plupart des inconnus rencontrés sur le Net le restent. Si 1/3 du panel a déjà noué des relations amicales avec des gens sur Internet, lorsque les jeunes entament des relations, elles sont éphémères et peu approfondies. Si quelques cas d’amitiés nous sont rapportés lors des entretiens, ils débouchent très exceptionnellement sur des appels téléphoniques ou sur une rencontre. Ce sont donc plus de deux jeunes sur trois qui s’abstiennent de nouer des contacts avec des personnes inconnues.

En clair, ils chattent chez eux avec leurs potes de la cour ou ils écoutent de la musique (voire les deux en même temps, petits malins).

Si inconnu il y a, il faut le relativiser :

Derrière chaque inconnu sur Internet ne se cache pas un/une pervers(e). L’inconnu est aussi celui qui répond à des questions sur un forum, qui laisse des commentaires sur un blog, qui devient un partenaire de jeu le temps d’une partie et qui s’en retourne sans que des liens se soient créés pour autant.

Ils font également montre de prudence :

S’ils ont été contactés par des gens qu’ils ne connaissent pas, la majorité des jeunes, quel que soit leur âge, n’accepte pas de discuter avec eux. Ils refusent ainsi d’ajouter des contacts inconnus sur MSN ou Facebook, ils déclinent des invitations sur les jeux en ligne pour devenir partenaire temporaire ou membre d’une guilde et n’ouvrent pas les mails d’incon- nus. Rappelons qu’un tiers des jeunes a noué des relations amicales avec des gens sur Internet. En outre, c’est moins d’un jeune sur trois qui discute en ligne avec des inconnus.

De même, les forums ne les intéressent pas puisque seulement 8% y naviguent souvent et plus de la moitié (54,8%) n’y met jamais la souris.

Sur le décalage entre les représentations des jeunes comme des parents et le réel expérimenté, les chiffres sont éloquents. Le danger n’est pas du tout là où ils pensent :

Ainsi, alors que 44,9% d’entre eux considèrent la mauvaise rencontre comme le danger n°1, ce sont 7,7% d’entre eux qui se sont vus fixer un rendez-vous par un inconnu. Une question se pose sur la sensibilisation aux risques : sans remettre en cause le potentiel de gravité de tels faits, l’abondance des informations sur les mauvaises rencontres ne conduit- elle pas à rendre moins visibles d’autres expériences fâcheuses plus fréquemment rencontrées par les jeunes ?

La pédopornographie, cet épouvantail si commode, affiche un misérable 1,4%, un chiffre logique. Et en tête, on retrouve… le virus et/ou piratage, avec 36, 4%, talonnée par la pornographie (un chiffre à relativiser toutefois car les jeunes seraient moins enclins à confier avoir vu du porn.)

Certes, il est déplaisant de voir un méchant virus flinguer votre ordi, voir surgir une image de fellation peut aisément choquer, mais c’est bien moins traumatisant et dangereux que de se retrouver avec un vilain monsieur de vingt ans votre aîné dans une chambre glauque d’hôtel. En revanche, c’est moins vendeur médiatiquement.

Si les reportages racoleurs ont peut-être eu un effet positif, notent les auteurs, c’est d’inciter à plus de prudence. À défaut d’honorer la profession de journaliste par leur déontologie.

Si la plupart des jeunes ont fourni des données personnelles, c’est parce qu’il est difficile dans l’état actuel du web de faire autrement, contextualisent les auteurs. Et encore, certains font preuve de prudence, parmi les plus âgés, en en donnant de fausses. Guillaume (16 ans) explique ainsi : « et puis quand t’as un formulaire à remplir sur Internet je mets jamais mon nom. Je mets ” Durand”, “Dupond”. L’adresse, je mets une connerie. » Au demeurant, ce type d’attitude n’a rien d’étonnant.

Donc Dieu merci, la situation n’est pas catastrophique, loin de là. Loin de nous l’idée de nier l’existence de  risques, simplement, ils appellent prévention sans diabolisation. La demande est bien réelle, de la part des jeunes mais aussi bien sûr des parents qui ont une image réductrice du grand méchant Net, “prenant les symptômes pour des causes”. Plus de quatre jeunes sur cinq pensent que la prévention est importante. Leurs inquiétudes vont à la mauvaise rencontre (44,9%), puis aux virus, spams… (33,6%) et enfin aux contenus violents ou choquants (14,8%)

En conclusion, les auteurs de l’étude appellent à reformuler la prévention aux dangers de l’Internet en partant de ce portrait plus réaliste du comportement de nos enfants. Malheureusement, l’étude laisse sur sa faim concernant la suite à donner, égrenant juste quelques pistes à la fin. On va essayer d’y remédier ;-)

Télécharger le rapport complet

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Photo CC Flickr aldoaldoz

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http://owni.fr/2010/04/24/internet-et-les-jeunes-desole-ca-se-passe-plutot-bien/feed/ 9
Non, elles n’ont pas rencontré leurs agresseurs sexuels sur Internet http://owni.fr/2010/03/29/non-elles-n%e2%80%99ont-pas-rencontre-leurs-agresseurs-sexuels-sur-internet/ http://owni.fr/2010/03/29/non-elles-n%e2%80%99ont-pas-rencontre-leurs-agresseurs-sexuels-sur-internet/#comments Mon, 29 Mar 2010 06:45:39 +0000 Emmanuelle Erny-Newton http://owni.fr/?p=10961

En tant que pédagogue œuvrant pour l’éducation aux médias, je ne peux que me réjouir du fait que l’Ontario ait décidé d’inclure à son cursus scolaire des leçons sur la sécurité sur Internet.

Le court article du Globe and Mail rapportant ce changement m’a cependant laissée confuse ; en effet, l’article ajoutait « Ce changement est annoncé le jour même où la police de l’Ontario vient d’interpeller trente-cinq personnes pour possession de pornographie infantile » (c’est moi qui traduit).
Ah ? Le message subliminal de l’article est en substance : ceci (danger de pédopornographie) explique cela (leçons de sécurité sur Internet). Le coup de filet de l’Ontario aurait-il donc montré que les jeunes victimes ont rencontré leurs bourreaux en ligne ? me dis-je in petto…

Pour en avoir le cœur net, je remonte jusqu’au communiqué de presse diffusé par les services de police. Là, plutôt qu’une réponse directe à ma question, j’y trouve la citation suivante de l’inspecteur Scott Naylor, chef de la Section de l’exploitation sexuelle des enfants de la Police provinciale de l’Ontario : « Les parents et les tuteurs doivent s’informer eux-mêmes sur la technologie que leurs enfants utilisent afin de les protéger comme il convient. Malheureusement, la plupart des parents et des tuteurs sont loin de comprendre la technologie du Web aussi bien que leurs enfants. »
Si suite à l’arrestation de prédateurs sexuels, l’inspecteur Scott Naylor prend la peine d’exhorter les parents à « protéger les enfants en ligne », cela semble indiquer que les jeunes victimes ont bien été trouvées sur Internet.

Ce qui me gêne, cependant, c’est que ma conclusion n’est qu’une inférence. Afin d’aller au fond des choses, je décide d’appeler le sergent Pierre Chamberland, Coordonnateur des relations avec les médias, dont les coordonnées se trouvent sur le communiqué de presse.

Moi : « Pouvez-vous me dire si les victimes dont vous parlez avaient rencontré leurs agresseurs sur Internet ? »

Lui : « Non, elles n’ont pas rencontré leurs agresseurs sur Internet. »

Moi : « Mais alors, pourquoi la citation de l’inspecteur Scott met-elle l’emphase sur la sécurité des enfants en ligne ? »

Lui : « Parce que c’est souvent en ligne que les victimes d’abus sexuels rencontrent leurs prédateurs. »

Heu… non. Les recherches sur le sujet montrent de façon consistante que les prédateurs sexuels prennent généralement leurs victimes dans leur cercle familial ou relationnel. C’est à l’évidence bien plus simple pour eux.

Une grande partie du discours sécuritaire sur Internet est de la désinformation

Dans son rapport Techno-Panic & 21st Century Education: Make Sure Internet Safety Messaging Does Not Undermine Education for the Future, Nancy Willard, du Center for Safe and Responsible Internet Use, note qu’une grande partie du discours sécuritaire sur Internet est de la désinformation : on y présente le Web comme un lieu où les jeunes sont à haut risque de prédation sexuelle, alors que la recherche et les statistiques d’arrestations témoignent du contraire. Au Canada, les statistiques combinées de 2006 et 2007 révèlent que le nombre d’individus déclarés coupables de leurre d’enfants sur Internet s’est élevé à… 89, et ce sur tout le territoire canadien. Voilà qui met certainement en perspective la panique morale à propos du Web comme premier pourvoyeur de prédation sexuelle.

Mais alors pourquoi forces de l’ordre et les journalistes dans la foulée continuent-ils à entretenir l’idée qu’Internet est un haut lieu de prédation sexuelle ?

Pour les journalistes, tout du moins, il semble qu’il y ait souvent confusion entre le Net comme lieu de diffusion de pédo-pornographie et lieu de prédation sexuelle. Voyez par exemple l’article du Devoir Cyberpédophilie – Les plus jeunes sont les plus maltraités . L’article traite de la diffusion de pédo-pornographie sur la Toile, mais l’image et le sous-titre qui accompagnent l’article (« Le Canada reste un des refuges préférés des prédateurs de la Toile ») créent la confusion en illustrant le thème de la prédation sur Internet.

Quant à la vision erronée du web comme lieu de prédation, chez les forces de l’ordre, Nancy Willard l’explique ainsi : « D’une certaine façon, ceci est compréhensible. Chercher à appréhender ce problème complexe rappelle la parabole des sages aveugles essayant de décrire un éléphant. La police, malheureusement, a la responsabilité de se tenir au niveau de « l’arrière-train ». Il n’est donc pas surprenant que leur perception de l’éléphant ait été influencée par les excréments qu’ils voient régulièrement. Cependant, l’analyse même de leurs propres données montre qu’ils ne décrivent pas correctement l’excrément.»

Les prédateurs en ligne mentent rarement sur leur âge

Voyons donc ce que disent les données, afin de « décrire correctement l’excrément », pour reprendre Willard.
Dans les cas débouchant sur des poursuites, les individus accusés de leurre d’enfants sur Internet étaient le plus souvent des hommes de 18 à 34 ans. Les données montrent également que les prédateurs sexuels mentent rarement sur leur âge ou leurs motifs, lorsqu’ils prennent contact avec un jeune en ligne. Leur tactique n’est pas la tromperie mais la séduction : ils manifestent beaucoup d’attention, d’affection et de gentillesse envers les jeunes, les amenant à croire qu’ils sont réellement amoureux. La plupart des jeunes qui acceptent alors une rencontre en personne le font en sachant qu’ils vont s’engager dans une relation sexuelle – relation sexuelle qui sera d’ailleurs répétée dans 73% des cas. Très peu de cas (5%) sont de nature violente, selon le Crimes Against Children Research Center.

Or ce portrait est très éloigné du portrait typique du « cyber-prédateur », tel que les parents se le représentent au vu de ce que disséminent la police et les journalistes dans leur foulée ; lorsque, durant mes présentations, je pose la question « Quel est à votre avis le profil d’un prédateur sexuel sur Internet ? », je n’ai jamais encore obtenu d’autre réponse qu’une description en règle du « pervers pépère » tel que Gotlib le croquait dans les années 80. Comment pourrait-il en être autrement lorsque les gouvernements mêmes propagent cette image erronée : voyez par exemple cette campagne (dite) d’intérêt public diffusée dans de nombreux pays (le « pervers pépère » apparaît à la toute fin).

La représentation inexacte des « cyber-prédateurs » n’est pas anodine : elle débouche hélas sur une réponse éducative inadaptée. Finkelhor insiste sur le fait que pour outiller les jeunes contre les prédateurs en ligne, il ne s’agit pas de les inciter à se méfier de tout le monde sur le Net, mais bien plutôt à débusquer ceux qui jouent sur la « naïveté émotionnelle » des adolescents pour les entraîner dans une relation prétendument « amoureuse ». De fait, la recherche montre que les jeunes les plus à risque sont ceux qui ont des problèmes émotionnels tels que de mauvaises relations avec leurs parents, ou des difficultés à trouver ou accepter leur identité sexuelle.

Dresser un portrait erroné des « prédateurs en ligne » n’est vraiment pas un cadeau que l’on fait à nos jeunes ; il leur fait courir un risque réel, celui de ne pas repérer le danger lorsque (et si) il se présente –et même de se méprendre sur le danger lui-même : mettre en garde nos enfants contre des quinquagénaires obsédés cachant leurs intentions et leur âge pour mieux violenter leurs victimes récalcitrantes, laissera la part belle aux prédateurs réels : ceux qui parlent ouvertement de sexualité à des adolescents en train de découvrir la leur ; des individus qui suscitent et cultivent les sentiments de leurs victimes ; des hommes jeunes qui n’auront en rien, de par les standards médiatiques, la gueule de l’emploi.

Pour de plus amples informations sur le sujet, je vous invite à consulter la section Risques et préjudices sexuels de notre site Web Averti.

Billet initialement publié sur le site  du Réseau Education-Médias sous le titre “La gueule de l’emploi : Internet, risques sexuels et représentation médiatique”

Photo CC Flickr sankax

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http://owni.fr/2010/03/29/non-elles-n%e2%80%99ont-pas-rencontre-leurs-agresseurs-sexuels-sur-internet/feed/ 3
#DangersduNet: Owni, police secours http://owni.fr/2010/03/25/dangersdunet-owni-police-secours/ http://owni.fr/2010/03/25/dangersdunet-owni-police-secours/#comments Thu, 25 Mar 2010 18:22:31 +0000 Admin http://owni.fr/?p=10891

Suite à notre enquête sur une opération de prévention aux “dangers de l’Internet” de la mission prévention et communication du commissariat (MPC) du 3e arrondissement de Paris, nous publions les explications du capitaine Olivier Guerry, chef de l’Unité de Prévention de la Direction  Territoriale  de la Sécurité de Proximité de Paris  (ouf),  qui coordonne l’action des MPC.

Chaque arrondissement possède une mission, structure chargée entre autres d’intervenir sur des sujets liés à l’actualité et des phénomènes émergents dans les établissements scolaires : drogue, alcool, racket…, en relation avec la brigade des mineurs, nous a-t-il expliqué pour replacer le contexte. Concernant Internet, les policiers ont bénéficié d’une formation  spécifique dispensée par cette dernière.

Pas vraiment à son aise pour soutenir à 100% les textes mis en cause, M. Guerry trouve que les questions soulevées dans l’article sont “pertinentes”. C’est donc une discussion ouverte que nous avons pue avoir.

Il considère le contenu distribué aux élèves “assez juste”, tout en reconnaissant que le titre était mal choisi : “‘les dangers liés à l’utilisation du Net’ serait plus exact”. De même, le paragraphe sur le téléchargement illégal est “celui qui [le] gêne le plus (est-ce donc à dire que les autres le gêne aussi, mais moins ?), ce n’est pas un danger, c’est à mettre à part”. Ce document a pourtant été validé par la hiérarchie.

Son explication concernant le caractère caricatural du document, à grands coups de raccourcis hâtifs, semble bien spécieuse : “L’écrit se prête à des raccourcis”.

A contrario, concernant le port de l’uniforme, “c’est la tenue habituelle des policiers de la mission lorsqu’ils interviennent dans les établissements, à la demande du rectorat”, rien à redire, ils représentent “l’autorité qui sanctionne”. Ok, mais dans le public il y a avant tout des victimes potentielles, si on les en croit, qui nécessitent d’être informés et protégés, avant d’être punis.

À sa décharge et à celle de toute tentative de ce type, il y a un manque réelle dans le domaine de l’éducation au web, tant au niveau associatif qu’en ce qui concerne l’Éducation nationale. Du coup, Internet se retrouve entre un rail de coke et une tournante !

La conséquence le plus heureuse de cette discussion intervient à la fin de notre discussion.

> Owni est invité à relire en amont les documents de prévention inclus dans une “mallette pédagogique” prévue pour septembre

> Le capitaine propose aussi que nous concevions et mettions en ligne des pages de prévention ouvertes au débat et au travail collaboratif, sur Owni (crions “victoire”?)

Et pourquoi pas ? Après tout, la soucoupe a vocation à faire œuvre utile en matière d’éducation numérique.

Que les missions ouvrent un blog pour élaborer en commun les documents distribués aux élèves ! Chiche ?

Nous allons à cet effet rencontrer Olivier Guerry, afin de réfléchir conjointement à la meilleure manière de coordonner nos efforts.

Que pensez-vous de l’idée de participer à l’élaboration des documents pédagogiques d’éducation – et de prévention des risques – remis aux enfants en milieu scolaire ?

Photo CC Flickr cjhuang

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Dangers du Net : la curieuse leçon en uniforme de police http://owni.fr/2010/03/08/dangers-du-net-la-curieuse-lecon-en-uniforme-de-police/ http://owni.fr/2010/03/08/dangers-du-net-la-curieuse-lecon-en-uniforme-de-police/#comments Mon, 08 Mar 2010 17:29:22 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=9640 alien

Pédophile s'en prenant à un enfant innocent sur le web. Métaphore à visée didactive. Début XXIè, France de l'ère hadopienne.

Au collège Béranger (Paris, 3°), les élèves ont eu droit à un discours caricatural sur les dangers de l’Internet de la part d’un policier en uniforme. Avec au passage, un rappel sur le piratage et le téléchargement illégal.

“Alors que le réseau a été envahi sans aucune entrave par une criminalité galopante et des marchands souvent peu scrupuleux, les enfants et les adolescents sont en permanence exposés à de graves dangers”.

Roger Gicquel est mort mais la France, que dis-je, le monde continue d’avoir peur. Ou plutôt, on l’incite à avoir peur par ce type de discours anxiogène et déformant, balancé sans le moindre chiffre susceptible de l’étayer. Lire une telle assertion est a fortiori dérangeant quand il émane d’un policier français en uniforme de la “mission de prévention et de communication” du 3° arrondissement de Paris, venu faire la leçon sur les dangers du web dans un établissement scolaire, en l’occurence le collège Béranger.

C’est la mère d’une enfant scolarisée dans cet établissement qui nous a signalé ces faits : “Ma fille m’a rapporté une notice de quatre pages intitulée “Les dangers de l’Internet[le pdf est disponible ici > dangersinternet] ainsi qu’un marque-page “Internet en toute sécurité”. Les collégiens ont reçu ces documents dans le collège et en classe, des mains propres d’un policier (en uniforme) de la police nationale venu leur parler longuement sur ce sujet. C’est la deuxième fois qu’il viennent nous parler de cela en classe, me dit ma fille, une fois en uniforme et une fois sans uniforme.”

Le 25 mars, c’est au tour des parents d’assister, s’ils le souhaitent, à une rencontre au collège avec le policier, pour recevoir à leur tour un petit cours.

Que les jeunes et leurs parents soient sensibilisés aux dangers du web, on ne trouve rien à redire, l’éducation au numérique est un cheval de bataille incontestable. Mais est-ce à des policiers en uniforme de se coller à cette tâche ? Si danger il y a, c’est bien de faciliter l’amalgame web=danger. N’est-ce pas prendre un peu les élèves pour des débiles que de leur tenir un discours aussi caricatural ? Jetons un œil au chapitre “sexualité” :
“Beaucoup de sites offrent des photographies et des vidéos qui peuvent choquer, troubler, blesser ou induire en erreur, un enfant ou un adolescent en quête d’informations.”
Alors que le printemps arrive avec ses vapeurs effervescentes de jeunes hormones, on appréciera la pertinence de cette phrase au flou puritain.
Ce n’est pas Internet qui est dangereux, c’est la vie tout court. Créé par l’homme, le web est à son image, comme le monde “réel”. Homophobie, racisme, pédophilie, escroquerie, tout cela n’a pas attendu le web pour pulluler, ce n’est pas Marc Dutroux, Hitler ou Albert Spaggiari qui vous diront le contraire.
Les FAI et les éditeurs de logiciels seront aussi ravis d’apprendre que “les moyens mis à dispositions [par eux] ne doivent pas être négligés” pour encadrer l’activité en ligne de nos chers ados. Pour mémoire, les FAI français viennent de prendre position contre le dispositif de filtrage entériné par la Loppsi2 en pointant son inefficacité.

On pardonnerait la maladresse du propos si un chapitre “piratage et téléchargement illégal” n’était glissé au milieu de tout cela. Ah tiens, je risque un grave traumatisme psychologique ou physique si je télécharge illégalement ? Damned, je vais vite filer chez le médecin alors. Sous couvert de protection des artistes, on nous ressort l’antienne hadopio-loppsienne, dont on a largement expliqué ici les limites (euphémisme). Internet est dangereux, oui pour l’industrie du disque qui n’a pas su s’adapter.

Le meilleur arrive dans la conclusion :

“Cette notice [...] peut vous paraître alarmiste mais les dangers d’Internet sont réels, néanmoins il ne faut pas diaboliser le Web.”

Il y a un truc qui vous échappe ? Nous aussi.

inconnu

Image Nad Renrel sur Flickr

Contactée, la mission prévention et communication du commissariat du 3° arrondissement nous a enjoint de passer par les voies légales classiques, en français intelligible le directeur de cabinet du préfet. Nous avons adressé nos questions ce mercredi le service presse par mail, la procédure habituelle.

Quant au proviseur du collège Béranger, Mme Civiale, elle explique, et on ne doute pas de sa bonne foi ni de ses intentions louables, avoir fait cela à la demande des parents, en concertation avec le CECS (comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté), qui réunit parents, élèves. Ils auront été (mal) servis.

Pour vous remettre, (re)lisez  l’analyse vivifiante de danah boyd sur Chatroulette, stigmatisant cette peur de l’inconnu véhiculée par les tenants de l’équation web = nid à dangers.
> Image de Une par Arthur40A sur Flickr

> MAJ: Marc Rees pour PCimpact revient sur le premier billet de Sabine, à propos de cette “folle campagne”.
> Article mis à jour le 11/03, suite au mail envoyé au service de presse de la préfecture de police de Paris

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http://owni.fr/2010/03/08/dangers-du-net-la-curieuse-lecon-en-uniforme-de-police/feed/ 12